"L'essentiel, nous ne savons pas le prévoir. Chacun de nous a connu les joies les plus chaudes là où rien ne les promettait."

Antoine de Saint-Exupéry

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Réalisé par plusieurs anciens volontaires ayant à coeur de partager la richesse de ce qu'ils ont pu vivre en revenant de mission.

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© Grâce à Points-Coeur

Je ne suis pas rentrée de mission en 2h

Deux heures, c'est le temps qu'il faut pour rentrer de Naples à Paris en avion. Lorsqu'Agathe m'avait proposé de marcher une semaine avec elle et de prendre l'avion à Rome, après avoir hésité un peu j'ai finalement accepté. Il était bon de prendre ce temps. Prendre du temps. Je ne suis pas rentrée de mission en deux heures, pas plus qu'en une semaine. Parce qu'en réalité je ne pouvais pas rentrer, ou du moins la mission ne pouvait pas s'arrêter, elle devait simplement prendre le temps de s'incarner et de prendre chair ailleurs. J'ai mis du temps à le comprendre vraiment ou plutôt à le vivre pleinement.


Quelle joie de retrouver les miens, ceux qui m'avaient connue avant mon départ, qui m'attendaient, mais quelle montagne parfois! En deux ans nous avions vécu des choses tellement différentes. Après deux années déroutantes de rencontres improbables, de vie de communauté et de prière, je retrouvais mes amis que j'avais quitté à la fin du lycée qui venaient de vivre leurs deux premières années de Fac, celles qui ne sont pas toujours les plus équilibrées. Il m'a fallu du temps pour me réadapter, pour les apprivoiser à nouveau et la tentation d'évasion était grande face à ce qui me semblait absurde.

Point-Coeur d'Afragola, Italie

Puis j'ai compris qu'il me fallait prendre les yeux du Christ, les oreilles du Christ, Ses mains, Son Cœur pour abaisser les montagnes et rentrer dans la gratuité de Son amitié, les aimer sans conditions et sans retour et continuer ainsi à faire vivre cette mission de compassion qui m'a été donnée. J'ai compris après un certains temps que dans mon hypocrisie j'étais capable de beaucoup plus de patience et de miséricorde envers les amis de notre cher quartier napolitain qu'envers mes amis de dix ans et ma famille qui m'ont pourtant tant donné. Autrement dit j'étais très exigeante avec les miens. Il m'a fallu descendre de mon orgueil et abandonner la volonté de leur faire goûter absolument à ce que j'avais vécu et quitter la révolte de leur incompréhension parfois de leur manque de curiosité. Je ne pouvais pas leur demander de comprendre, ni même de chercher à comprendre.


Aujourd'hui encore, 8 ans après certains commencent à me poser des questions sur ce qui s'est passé, ce qui donne lieu à de magnifiques conversations! Le temps de Dieu n'est pas celui des hommes.


Un de mes très proches amis particulièrement m'a appris à comprendre cela. Il m'approuvait pas mon départ en mission et ne le comprenait pas. C'était pour lui une fuite et une bêtise. A mon retour en France, on habitait tout près l'un de l'autre. Je pensais que la réalité de notre proximité aurait dépassé de loin son désaccord pour ma mission, mais non. C'était volontairement de sa part un parcours du combattant pour pouvoir l'entrevoir, et lorsqu'il acceptait finalement de prendre du temps, il était très dur dans ses propos et distant dans l'amitié. Ce qui me révoltait profondément quand cela ne me blessait pas. Ce fût une réelle épreuve pour moi de respecter sa liberté, de tout abandonner dans les mains de Dieu, et de garder l'espérance de revivre pleinement notre amitié un jour.


Puis un jour alors que je ne maîtrisais plus rien et que je confiais tout à Dieu son papa est tombé gravement malade. Son attitude a commencé à changé. Il remettait tout en question y compris lui même. Un an plus tard il décédait. Le jour de l'enterrement, après que j'eu béni le corps, mon ami s'est effondré dans mes bras. Je me suis retrouvée là, au pied de la croix, au cœur de ma mission, la notre. J'étais saisie de compassion face à l'immense douleur de mon vieil ami que j'avais vu s'éloigner si loin de moi et que je venais en une fraction de seconde de retrouver, là au pied de la croix du Christ. Notre amitié aujourd'hui est encore plus forte malgré la distance qui nous sépare.


L'aide de mes sœurs de communauté, des anciens de Points-Cœur, la proximité du Point Coeur de place de Clichy, de Villejuif, les nouvelles rencontres, la chance de pouvoir recevoir les sacrements à toute heure -grâce immense de la vie parisienne- m'ont énormément aidé à continuer à vivre du charisme auprès de tous, y compris auprès de ceux de qui c'était le plus difficile pour moi, auprès des miens.


Clémence M.